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Article de Carine Fernandez paru dans Livre & Lire

 

Préface du recueil de nouvelles Passage à l’acte

en tant que présidente du concours: «Quelles nouvelles?»

Dans le monde hautement civilisé où nous vivons, où l’homme, plus nu que le premier Adam et en tous cas mille fois plus transparent, se trouve livré aux tribunaux de la Googleissime Inquisition , avec ses passions, ses goûts, ses habitudes honteuses, pour devenir cœur de cible, saignant à souhait ; dans ce monde, où chacun brandit son selfie de cadavre en sursis et photographie au resto ce qu’il va s’envoyer dans la tripe, qui aurait encore quelque chose à cacher? Ne sait-on pas déjà tout sur l’humain du siècle XXI.? tout! Voire!

Hé bien je suis heureuse de vous annoncer la bonne nouvelle, mon Evangile perso: «Ecce homo», et ce n’est pas celui qu’on croit, celui qu’on voit. Figurez-vous qu’il existe une espèce obsolète qui écrit encore. Parfaitement qui écrit et non seulement pour «communiquer» - ce qui revient à dire vite et mal l’ essentiel insignifiant - mais pour inventer, enchanter, des menteurs magnifiques, des anges de l’imposture, semblables aux « Enchanteurs » de Romain Gary.

L’homme a besoin de fiction. Et ne me dites pas que le cinéma suffit à assouvir ce besoin. Si vous jetez un coup d’œil intrigué à ce livre, ami lecteur du siècle XXI, c’est que la fiction par l’image ne vous suffit pas. L’homme a besoin de fiction ; et les plus shootés, les accros, les en manque paroxystique, se mettent à en fabriquer dans leur coin, avec les moyens du bord. On appelle ça des romanciers. On pourrait aussi bien les appeler des Diogène, ces baratineurs aux pieds sales, ces martyrs de la vérité, car rien , c’est bien connu, rien n’est plus vrai que les fables. L’homme est dans ce qu’il cache, non dans ce qu’il dévoile, dans ce qui résiste, dans sa capacité à inventer des histoires, non à dire ce qui est. La vérité de l’homme est dans ce qu’il invente. A quoi sert ce mensonge aussi vieux que l’espèce humaine qu’on appelle la fiction, si ce n’est à dire la vérité? Aragon affirmait que le roman seul permet de savoir ce qui se passe à l’intérieur d’une tête.
Non pas une, mais huit avec ce recueil de nouvelles. Huit têtes, huit nouveaux auteurs qui nous donnent, chacun à leur manière, des nouvelles des hommes. Si vous êtes comme moi, qui mets sans honte aucune mes petits petons dans les pas d’ogre de Flaubert, qui les plantait lui-même dans les sacrées empreintes de Montaigne, bref, si vous aimez vous aussi à «niaiser et fantastiquer», ami lecteur du siècle XXI, calez-vous donc un oreiller sous les cervicales et allez-y, écoutez ce que ceux-ci ont à nous dire du monde.

Un concours de nouvelles, c’est un peu un laboratoire, où tout au moins l’alambic des moines bouilleurs de cru. A la base, une sélection de plantes vivaces, au final la revigorante eau de vie. Et je dois dire que la cuvée 2014 de notre concours de nouvelles est passablement tord boyaux. Je vous préviens, pas d’histoires d’amour, la passion amoureuse reléguée au musée des éditions précédentes. Comme si le couple refuge était mis à distance. Liquidé! bazardé! Et j’avoue que j’aime ça. Le bonhomme tout seul avec ses interrogations.
Autant d’univers que de textes, ces nouvelles investissent toutes les possibilités du genre, ou presque. Du récit d’anticipation avec Dissonance, au conte philosophique ironique à la manière du XVIIIème siècle avec Le chant de l’empereur, au récit de mœurs avec Entre mecs, à l’analyse sociétale avec L’âge de feu, au encore aux zones troubles du roman noir avec Dans la brume immaculée.

Diversité d’écritures et de tonalités, mais une constante: l’ humour qui se glisse dans la plupart des textes. Qu’il soit finement maillé d’implicite dans le Chant de l’Empereur, d’un graveleux ostentatoire dans Entre mecs, ou désinvolte, comme on enlève ses bottes, dans Le triste meurtre de Jesus mouche.

Que nous disent ces textes sur le temps présent? Que plus que jamais, nous vivons dans un monde des apparences. Notre époque est baroque. La réalité est autre que ce qui nous est donné à voir. Le mort est très vivant malgré son encéphalogramme plat dans la nouvelle du même nom, la vieille dame dans l’âge de feu est restée une fillette espiègle, le récit d’anticipation de Dissonance cache l’autopsie de la folie ordinaire, et l’Empereur de Chine finira par devenir cigale. Détraqués, monomaniaques et criminels, tous les personnages de ces nouvelles passent à l’acte et réalisent leur pulsion. Pulsion de vie ou de mort, c’est tout un.
Que faire de ce chaos ? Comment donner une vision cohérente du monde? Mais le faut-il? La vie n’a de sens que dans l’acte, pas même dans l’acte, mais le passage, cette «branloire pérenne» qui a fait ricaner des générations de lycéens pour lesquels Montaigne reste un sacré branleur! Et ils n’avaient pas tort. Le roi des branleurs, Montaigne, qui a élu une vie dans les livres, hors du temps, de son temps, ravagé par les guerres de religion et la peste. Fors la peste, le nôtre n’a rien à lui envier!

Un concours de nouvelles, c’est aussi un choix, c’est-à-dire un goût. C’est pourquoi de toutes les nouvelles reçues des quatre coins de la francophonie (mot clé, aussi prestigieux que le Nobel!) nous n’avons voulu garder que les cigales, celles qui avaient la musique. Et tant pis pour les laborieuses, les muettes, les éteintes, où, le seul fracas de la chute ne parviendrait pas à réveiller le lecteur, assoupi à l’avant dernière ligne du premier paragraphe. Ah! la chute! Bien obligée! plus conventionnelle que la poignée de mains de condoléances à la sortie du cimetière. Je dois reconnaître que les nouvelles les plus désespérément plates se débrouillent tout de même pour redescendre un peu plus bas par le deus ex machina de la chute. On ne leur aurait pas imaginé autant de ressort! Mais si, elles font de leur mieux et parviennent à se prendre une dernière fois les pieds dans le tapis pour la grand guignolesque chute.
J’avoue que je me passerais bien de tous ces gadins qui ne me font même plus sourire, moi qui ai pourtant un tel fonds de gaieté naturelle. Cela m’évoque immanquablement Belle. C’était son nom, pour une fois je n’invente rien! Belle, cette noble dame de Chicago qui avait coutume, dans les dîners formels, au moment du dessert, de sortir un mignon carnet en maroquin pour nous lire le choix du jour de son florilège d’histoires drôles. La blague hissée au rang de lecture sainte. A la fin, après un silence tactique admirable où elle posait sur chacun des convives les cent yeux de la déesse Junon: «Wait! Ce n’est pas fini! c’est maintenant que vous allez rire!». Et la chute annoncée par les royales trompettes tombait comme la hache sur la tête d’Ann Boleyn.

Comme s’il suffisait d’appliquer cette recette grossière pour écrire une nouvelle! J’entends une bonne nouvelle. Autre chose qu’un court récit à chute. Non, définitivement, aux nouvelles qui chutent, je préfère celles qui s’envolent, pour lesquelles la fin ne tombe pas comme un effet de surprise convenu et mille fois anticipé, mais à la manière d’une illumination, comme si, d’un coup, on appuyait sur l’interrupteur et que l’histoire tout entière s’éclairait par la grâce de cette lumière au bout du couloir.
Le courant, nous y sommes, il faut que quelque chose passe. C’est le critère fondamental que retient Baudelaire, celui de la tension permanente «dans la composition tout entière, il ne doit pas se glisser un seul mot qui ne tende, directement ou indirectement à parfaire le dessein prémédité.»
Nabokov affirmait lui aussi que le roman possède une tension que la vie n’a pas, alors que dire de la nouvelle, ce mini roman plus chargé d’énergie qu’une pile électrique! Car la nouvelle va vite, va loin. Elle est fille de l’audace et de la vélocité. Le temps d’une plongée en apnée et on ressort les yeux éblouis, la tête bourdonnante. On a entrevu un peu de la vie insoupçonnée des grands fonds. Pourtant, la nouvelle est modeste, elle ne prétend pas créer un monde, comme le roman, mais juxtaposer des visions, des sketches, des sensations. Elle ne développe pas, ne pèse pas, elle passe. «Un éclair, puis la nuit» comme la mystérieuse passante du poème de Baudelaire, elle emporte avec elle une vie, dix vies et notre âme de lecteur.

Oui la nouvelle est modeste et quoi de plus modeste qu’un recueil collectif? de moins ramenard? de plus démocratique? Le nôtre se veut de plus égalitaire, couchant, sans prééminence, huit auteurs sous la même couverture. Pour eux aussi, il s’agit d’un passage à l’acte, celui d’écrire, puis celui de publier. Je crois que c’est primordial. La fiction n’est pas une écriture autocentrée, elle n’est ni une exploration intime, ni une thérapie, elle est faite pour être lue. En se mettant à exister dans la cervelle des lecteurs, en se «réalisant», les personnages donnent naissance véritablement à l’auteur.
Et maintenant, ami flâneur du siècle XXI, à vous de lire! Passez à l’acte!