PDF Imprimer Envoyer

TRACER SA ROUTE

Carine Fernandez en exil ou en cavale?

 

Cliquer pour agrandir

Carine Fernandez à 3 ansJe suis née dans la région lyonnaise, fille de réfugié, mon père républicain espagnol avait demandé l'asile politique en France. L'ambiance familiale chez ces victimes de la dictature franquiste n'est ni libérale ni libertaire, mais excessivement puritaine et répressive, qu'on se souvienne de la claustration délétère de La maison de Bernarda de Garcia Lorca. Rien d'autre à faire que lire et courir les bois à défaut de courir les garçons.
Je m'évade à 16 ans pour m'enfuir au Moyen Orient avec un étudiant saoudien: noces de sable. La petite mariée n'a pas fini sa classe de seconde, elle n'a pas un sou en poche, n'a jamais pris l'avion,son ignorance du monde est ahurissante, mais rien ne lui fait peur. Elle a seize ans. Au fond de la valise., Rimbaud et Cendrars en guise de viatique.
Carine Fernandez à BeyrouthBeyrouth, Djeddah puis installation au Caire où la vie pulse follement. À peine arrivée, je vais m'inscrire au lycée français en classe de première. On me refuse l'inscription au motif qu'une «femme mariée» n'a pas le droit de s'asseoir sur les bancs de l'école, mais on n'hésite pas à proposer à la gamine que je suis un poste de surveillante générale (l'ancêtre du CPE actuel) à la condition expresse, autorité oblige, que je cache mon âge aux élèves. J'ai seize ans. Je ne reste garde chiourme qu'une année scolaire et me fais limoger en juin pour incompétence notoire. Le vacarme des boums en compagnie des mômes que je suis censée surveiller est parvenu aux oreilles de la direction.
Deux ans plus tard je passe mon bac au lycée français en candidate libre en me disant que de deux choses l'une: soit je suis recalée, soit j'aurai la mention très bien. On est infaillible quand on a dix-huit ans, je me crois l'étoile au front, donc je l'ai. L'étoile et la mention très bien.
Des études de Lettres menées à distance avec l'Université Lyon II, la distance étant la largeur de la méditérranée additionnée à celle de la piscine du sporting club d'Heliopolis où je potasse mes cours et écris des poèmes. Cela me convient royalement, autodidacte forcenée, j'ai toujours détesté l'école et fait le pari d'obtenir tous mes diplômes sans jamais assister aux cours. Foin du contrôle continu et des partiels! Je ne fréquente l'université que lors des examens finaux de mai. La belle saison du retour annuel en France avec les oiseaux migrateurs.
Carine Fernandez à ZurichPuis tout s'enchaîne, les déménagements, les pays: trois ans aux USA où je termine un doctorat sur le Voyage en Orient de Gérard de Nerval. Oui, c'est à Chicago qu'il faut aller pour retrouver l'orient nervalien et même prendre des cours d'arabe littéraire!
Puis une géhenne de douze ans en Arabie Saoudite avec, pour compagnons les livres passés en contrebande au mépris de la censure douanière. L'Arabie d'où il faut fuir à nouveau! Une question de survie mentale.
Ma dernière cavale me ramène en France après vingt-cinq ans d'expatriation. Assez lu, assez vu, assez eu! Il est temps de passer à l'écriture. La réfractaire à l'école finit par s'engager dans les rangs de l'éducation nationale. Me voilà installée à Lyon et prof dans le secondaire. À ce moment-là je commence à publier quelques textes, poèmes et chroniques dans des revues littéraires (la vivifiante « Main de singe » de Dominique Poncet) et j'envoie à Actes Sud mon premier roman: La servante abyssine qui paraît en 2003.
Deux autres romans suivent chez le même éditeur La comédie du Caire (2004) et La saison rouge (2008). Parallèlement à l'écriture je m'entête à finir un deuxième doctorat intitulé: Vathek, le défi d'un anglais à la littérature française, thèse d'état soutenue en 2007. Travail titanesque et parfaitement masochiste puisque mené pour rien, par défi. Aucune place amicalement gardée au chaud à l'université, aucune reconnaissance de l'institution. Dix ans passés avec Beckford pour le fun. Le défi aurait pu tourner au dépit si je n'étais de ceux qui ne voyagent pas pour arriver, mais pour l'ivresse de la route.

De cette route parcourue, il ressort que je ne suis ni une universitaire, mais une chercheuse free-lance; ni une bourlingueuse au long cours, mais une voyageuse sédentarisée. Un écrivain alors? Surtout une rêveuse obstinée à traquer le fantôme du roman.
Au final, qu'apprendra le lecteur par cette notice biographique? Quelques faits et jamais l'essentiel. Personne n'en sait moins que moi sur moi, si j'écris c'est pour me connaître mieux, puisque, disait Borgès, nous savons si peu de choses sur nous-mêmes, pas même la date de notre mort!